09.05.2008

Liban: le peuple souverain

Il n'y a pas de solution militaire d'interposition au Liban. Elle ne ferait, en effet, qu'exacerber les tensions, dégrader la situation interne et offrir, encore et toujours, le Liban à des ingérences et des interférences qui sont déjà ses plaies.

La seule issue, en fait, réside dans l'expression des Libanais eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle pour obtenir une perspective durable, il faudra passer par les urnes. Soit par des élections générales anticipées – qui constituent cependant un déni par rapport au législatives de juin 2005 - soit par l'organisation d'un référendum, qui pourrait être ouvert à la diaspora qui a fui le Liban et attend, peut-être, des conditions propices, ou au moins encourageantes, pour y revenir.

J'ignore ce que prévoit la Constitution libanaise, mais si un pays au bord de la guerre civile ne dispose pas d'un moyen de faire trancher au peuple le noeud gordien qui l'étouffe, alors la démocratie peut désespérer d'elle-même.
Les Libanais méritent un avenir qu'ils sont à même de déterminer et, si les Nations Unies ont une mission, c'est le cas échéant, d'assurer la transparence et de garantir, devant le peuple libanais, la bonne tenue d'une telle consultation.

Dans ce cas, le gouvernement et les partis politiques devraient s'entendre pour organiser un référendum autour des questions vitales. Il en est une de centrale:
-celle de la coexistence d'un gouvernement légitime avec une milice?
Mais organiser un référendum, c'est donner la parole au peuple libanais pour qu'il ait sinon le dernier, le meilleur mot.
Cela suppose un préalable: que le verdict des urnes soit respecté.
Or, force est de constater que le résultat des législatives de juin 2005, qui ont pourtant donné une large victoire à la coalition de la Révolution de Cèdre, n'ont pas débouché sur la promesse qu'elle portait.
En définitive, même si on peut mettre en avant la complexité et la volatilité des alliances, la fragilité institutionnelle, la souveraineté du peuple a été entravée, voire sacrifiée à des intérêts dont j'ai peine à dire qu'ils lui sont supérieurs.

Par conséquent, compte tenu de ce précédent, les partis en présence devraient s'engager sur le respect de l'expression qui sortira des urnes et s'y tenir.
S le peuple demande au Hezbollah de renoncer à son armement, le Hezbollah doit s'y soumettre et l'armée régulière, dans ces conditions, doit garantir – c'est son rôle et sa grandeur, aussi – cette démilitarisation au nom du peuple, pourquoi pas alors, en liaison avec la FINUL.
L'autorité du Général Sleimane, pressenti comme postulant au poste de président de la République, pourrait servir cette transition qui ne ferait qu'ordonner le pays avec la résolution 1680 de l'ONU.
Le peuple libanais ne se trahirait pas en réaffirmant ce qu'a prôné l'ONU pour le bien de cette nation.

La part du Hezbollah

Le Liban a cessé de s'appartenir à lui-même depuis de trop nombreuses années. Il est depuis plusieurs dizaines d'années au centre ou la périphérie d'un jeu d'influences qui semble inépuisable, mais qu'il faudra pourtant au peuple libanais épuiser.
Est-ce à dire que la nation est inexistante et n'a jamais existé et que ces guerres civiles successives qu'il faut déplorer sanctionnent le fait que ce pays est une « construction », imposée par les Occidentaux, donc vouée à disparaître ?
La société libanaise a pourtant existé et était près de trouver un équilibre. De nombreux Libanais, quelle que soit leur confession, leur identité, aspirent à vivre ensemble, en toute indépendance.
C'était, il me semble, l'image forte qu'il y avait retenir, car toutes ne mentent pas, de ce 14 mars 2005 durant lequel le peuple et la jeunesse libanaise, se rendirent sur une place célèbre de Beyrouth pour engager ce que l'on appelait « la Révolution du Cèdre ».
Cet élan vital, national, n'était pas un mirage.
Les élections qui ont suivi non plus.
Elles ont été marquées par une victoire des anti-syriens, puisque le clivage est là. Associés dans la coalition du 14 mars réunie autour du Courant du Futur de Saad Hariri.
Les résultats de ces élections étaient nets : 56,7% pour cette coalition, 27,4% pour le Bloc de la Résistance et du Développement (Hezbollah + Amal + Parti social nationaliste syrien) et 16,7% pour le Courant Patriotique Libre du général Michel Aoun, qui est entré alors dans une alliance atypique avec les pro-Syriens. Normalement, la volonté du peuple qui s'est exprimée là aurait dû se traduire par la renaissance et la refondation du Liban.
Il faut voir et admettre la vérité : ce Liban « neuf » a des ennemis irréductibles. A quoi le mesure-t-on ? Peut-être au nombre de crimes et assassinats privant le mouvement qui était né le 14 mars 2005 de ses voix, de ses consciences, de ses figures historiques, ce dans les médias, au parlement, parmi les intellectuels, les magistrats.

L'entreprise de démolition a porté ses fruits. Le Liban est passé du rêve au cauchemar. Dans ce processus, la guerre déclenchée en 2006 par le Hezbollah est un "moment" déterminant, mais elle ne visait pas Israël. Elle visait le gouvernement légitime en jouant sur la capacité de résistance du mouvement Hezbollah comme un agrégateur.
La provocation militaire du Hezbollah à la frontière avec Israël avait une visée politique intérieure, puisqu'elle a réussi d'abord à entamer l'autorité du gouvernement, à le placer dans une situation intenable et à mettre le rêve d'indépendance sous l'eau au nom d'une posture « résistante », très arrangeante, à l'emprise sioniste.
Tsahal y a répondu, tête baissée, au delà de toute espérance en donnant au "parti de Dieu" une aura qui est portant surfaite.
Que reste-t-il aujourd'hui de ce Liban du 14 mars 2005 ? Plus encore, qui a déchiqueté la réalité naissante de ce Liban libre et prospère pour le rendre aux combats de rues, à ses vieux antagonismes et à ses instrumentalisations ?
On ignore quelle est l'oeuvre de Dieu, mais on connaît ici ce qu'est la part du parti qui se réclame de lui.
Reste comme une persistance "rétinienne", en dépit du viol répété de la souveraineté libanaise et des oukazes du Hezbollah: celle d'une Révolution du Cèdre qui ne doit pas mourir.

08.05.2008

Liban: Régression absolue

Il a suffi d'un été meurtrier pour que le Liban, qui se relevait enfin d'une longue guerre civile et renouait avec la croissance économique et un désir de démocratie et de souveraineté, redevienne un pays de décombres, de ruines et de violences.
Il faudra remercier le Hesbollah, à qui le Liban doit "une divine victoire" qui s'accompagne d'une régression absolue jusqu'alors symbolisée par paralysie du gouvernement, privé de président de la République.
Hassan Nasrallah, après avoir soumis le pays à une guerre destructrice, qui a littéralement détruit la renaissance et la croissance économique dans laquelle le Liban était engagé, accompagne la stratégie de décomposition menée par la Syrie et l'Iran sur le Liban.
Les violences d'hier marquent cette volonté de traduire l'impasse dans la rue en débordant le statu quo institutionnel imposé depuis plusieurs mois par les forces pro-syriennes.
Dès lors, la Confédération générale des travailleurs au Liban (CGTL) a pris une responsabilité considérable en organisant cette grande manifestation de revendication salariale. Il faudra que cette organisation assume cette initiative dans l'ensemble de ses conséquences.
Ou il s'agit d'irresponsabilité ou d'une manoeuvre concertée, pour servir les intérêts de l'opposition chiite pro-syrienne et précipiter la chute de Beyrouth.
Il est impossible de croire, dans le contexte du Liban, que la confédération syndicale n'ait pas mesuré l'incidence possible, y compris en terme de violences et de récupération, de son appel à la grève.

Il faudra quand même expliquer comment un peuple, y compris dans sa diversité confessionnelle, pourrait accepter, parce qu'il est sa composante chiite, qu'un Etat dans l'Etat s'installe, nanti de sa propre force armée, nanti de sa capacité de déclarer, de fait, la guerre - ce qu'a fait le Hezbollah au cours de l'été 2006, en provoquant Israël - d'installer son propre réseau de télécommunication, et d'utiliser la grogne sociale comme vecteur pour faire tomber le gouvernement.
Il faudra expliquer comment une telle force, liée à la Syrie et à l'Iran, qui ont armé ces bras, ne peut pour exister s'inscrire dans le désordre constitutionnel et menacer le gouvernement.
Il faut qu'un peuple - et la nation qu'il est censé former et honorer - soit tombé bien bas dans l'idée qu'il se fait de lui-même, de son devoir moral, pour imaginer qu'une majorité puisse accorder crédit à ce viol. Car, que les pro Nasrallah, les étudiants, cités ici, le peuple "qui souffre" et à qui le Hezbollah a vendu la sinistre fierté d'un "divine victory", en soient bien conscients, il s'agit d'un nouveau viol de la souveraineté nationale du Liban.
Les manoeuvres du Hezbollah destinées à étouffer la pluralité de la démocratie libanaise devraient inspirer une vive réprobation, même parmi les Chiites. Surtout chez eux, d'ailleurs.
Ce n'est pas à autre chose qu'à la façon dont on protège sa nation historique, même si elle est jeune, qu'elle est née de toutes sortes d'accidents et de rencontres, que l'on évalue son patriotisme.