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06.02.2008

Lettre ouverte

Monsieur le président de la République,

Je viens de recevoir au nom du juge des tutelles du Tribunal d'Instance de Narbonne une convocation au cabinet du Juge des Tutelles, ce 10 mars prochain à 9h pour statuer sur la mesure de protection me concernant.
Je voudrais dire mon trouble et vous raconter une histoire.
En 1995-1996, j'étais adjoint du chef d'agence dans une rédaction locale d'un quotidien de la PQR.
Au cour de cette période, la France a connu des heures d'agitation sociale et de paralysie qui ont modifié ma perspective sur les choses.

Alors, poussé par une force qui jamais ne m'avait animé ainsi, lorsque mes compatriotes ont manifesté pour protéger leurs privilèges, leurs acquis sociaux, leurs niches fiscales – mes confrères n'ayant pas été les derniers à le faire – j'ai pris une décision dont je mesure encore aujourd'hui toutes les répercussions.
J'ai donné ma démission, fort d'un sentiment de pouvoir faire, fort d'un enthousiasme qui est demeuré vif longtemps. Je voulais inventer quelque chose, créer une activité qui m'aurait fait vivre et permis à d'autre d'en vivre et je me suis démené, au delà de toute raison, pour le faire, quitte à sembler poursuivre une utopie.

Ma première désillusion a été de constater l'incompréhension de mes proches et particulièrement mes parents. Je les comprends.
On n'accepte pas forcément de quelqu'un qu'on aime qu'il quitte, pour ce qui peut s'apparenter à des lubies, « sa place » mais tout à coup elle ne m'a pas semblée être ma propriété.

J'aurais voulu être en mesure d'apprendre tout ce qu'il était possible d'apprendre, d'avoir des idées pour ceux qui n'en avaient pas, d'avoir de la force et du courage pour ceux qui sont découragés et puis, dans l'adversité la plus totale, dans un dénuement considérable, dans une solitude fâcheuse, j'ai appris à considérer que mon sacrifice et ce qu'il portait en lui me donnaient un privilège que jamais je ne me serais accordé jusque là, celui de me tenir droit et de toute faire pour tenir et élever ma parole.
Pour un petit enfant issu d'un couple d'immigré, ressentir comme j'ai fini par le ressentir, que mon acte avait quelque chose de charnellement politique, c'était un sentiment extraordinaire.
Est ce que la passion pour ce pays qui m'a pris me vaudra l'humiliation que constitue un examen devant les tutelles?

J'ai traversé des moments dont je vous épargne la description.
Mais en dépit de tout ce qu'on peut penser de moi, il reste une forteresse dans mon coeur, dans mon âme, et dans cette forteresse, il subsiste l'amour que je porte à mon pays.
Il ne s'est pas – c'est un miracle, en quelque sorte - dénaturé.

Au fond, encore plus au fond, il y a ce constat terrible et contre lequel, fondamentalement, je continue, contre l'évidence de ma déchéance, à m'inscrire en faux, parce que l'enjeu – même s'il n'est qu'à ma mesure - dépasse l'individu: un homme tel que moi, animé par ce dont il était animé, n'aurait pas dû être échouer.
Je le dis sans vanité.

En conclusion, je veux bien admettre quelque chose mais je ne saurais dire si cela relève du psychiatrique, c'est la passion étrange que j'éprouve pour ce pays même si elle est ingrate de m'avoir donné l'élan sans le talent qui m'aurait permis de lui être utile et d'être reconnu.
Mais mon récit, au fond, contient quelque chose qui m'est précieux, quand il m'arrive de m'y replonger.
Je n'en renie rien.
Je ne sais pas si je me rendrais à la dite convocation. Je ne suis pas sûr de n'avoir à dire que des choses agréables car cette situation judiciaire est humiliante pour les raisons que je me suis efforcé d'énoncer.
Chacun prend ses responsabilités, mais il ne les prend jamais que là où il les situe.
Chacun est libre de les situer où il veut. Plus bas ou plus haut.
C'est une authentique liberté à laquelle chacun devrait s'attacher.

Veuillez croire, Monsieur le président de la République, en l'expression de mes sentiments les plus républicains.

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