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19.03.2008
Démocratie 2.0
A peine rendue publique, la nomination de Nicolas Princen, chargé de la veille Internet de l'Elysée, suscite l'inquiétude parmi les communautés internet qui dénoncent une intrusion de principe dans la liberté d'expression, ou de buzz, la mise en place d'une surveillance de type «Big Brother» ou «oeil de Moscou».
On ne fait que commencer à mesurer l'importance et l'influence d'Internet, ses aspects positifs, mais aussi ceux qui le sont moins, les réactions en chaine, les diffusions sauvages (images volées de Laure Manaudou livrées à la curiosité de tous), les atteintes à la vie privée, l'étalage de données personnelles ou d'impostures (Face Book).
C'est, là, la fabrication d'une machine infernale potentielle. On peut l'apprécier parce qu'elle fait du tort à tel personnage public, qu'elle est un miroir grossissant pour tel défaut ou tel autre, qu'elle porte atteinte au système (c'est Néo face à la Matrice) ou encore à l'Etat constitué en lui opposant un autre «modèle». Lexicalement, il y a des choses remarquables: il faut un passeport pour entrer dans msn et les hackers y sont les pirates des temps modernes.
Il ne faut pas être paranoïaque à l'égard d'internet qui est un progrès incontestable, mais il me semble qu'il faut être vigilant sur sa nature.
De fait, il me semble légitime qu'un Etat se prémunisse de quelque chose qui peut constituer une menace et l'affecter profondément, y compris en terme d'image.
En mai 2005, lors du référendum sur le texte présenté comme la Constitution européenne, le rôle de la blogosphère face à des médias largement présentés comme favorable au « Oui » a été perçu comme un des éléments qui ont permis la victoire des opposants. Un professeur d'économie d'un lycée de Provence avait d'ailleurs démonté point par point, tout seul, ce qu'un groupe d'éminents hommes politiques, issus de plusieurs pays et mouvements politiques, avaient si patiemment élaboré.
Cet épisode là, incontestablement, représente le triomphe de quelque chose.
Je fais partie d'une génération qui a lu Orwell avant 1984 et a été élevée dans l'aversion du totalitarisme, incarné par l'emblématique Big Brother.
A cette époque, l'Union Soviétique envoyait ses opposants se rafraîchir les idées dans des goulags de Sibérie, sans qu'il y eut, dans l'intelligentsia, beaucoup pour s'en émouvoir.
Pivot s'apprêtait à recevoir le dissident Soljénitsine et on pouvait encore trouver dans les librairies un petit opuscule d'Arthur Koestler intitulé «Le zéro et l'infini» décortiquant la mécanique des procès staliniens.
Un autre écrivain, Antony Burgess, avait écrit Orange Mécanique et La puissance des ténèbres sur la montée du nazisme.
A cette époque-là, marquée soit par le souvenir du totalitarisme nazi soit par la réalité de la dictature du prolétariat, la peur était celle d'une société contrôlée d'en haut d'une main de fer, dont chaque citoyen asservi au système, se serait vu placé sous surveillance. Un système "métastasique"...
A l'exception de la Chine, de la Corée du Nord, de la Birmanie, où des Big Brothers musèlent la liberté d'expression comme celle de l'information avec une relative efficacité, le risque de totalitarisme dans des sociétés aussi libres que les nôtres émane d'ailleurs que de cette mécanique autocratique illusoire.
Cela tient à la structure du réseau. Internet n'est pas une pyramide, mais une toile infinie, micro-capilaire, avec un potentiel de propagation exceptionnel et fulgurant. Elle ne sert pas, hélas, que la diffusion des idées, des informations et l'échange des opinions, ce qui en ferait un instrument, un vecteur idéal de la démocratie.
D'ailleurs, parmi les organisations qui se sont remarquablement adaptées à ce média, il y a les mafias en tous genres et les groupes terroristes, au premier rang desquels on peut citer, pour l'usage qu'ils font d'internet, les groupes islamistes.
Le cyber-espace n'est pas structuré de manière hiérarchique, mais par une nuée de grappes actives, de communautés, de blogospheres interactives, parfois virulentes dans leur propagande et aussi pulsionnelles.
Rejoignez ma pulsion! Rejoignez ma colère! Rejoignez mon nihilisme! Je vous l'offre en spectacle.
Quiconque, le 11-Septembre 2001, est allé surfer sur les fils de discussions, a pu assister à la monstruosité de ce torrent qui s'est déversé tout au long de ces jours, sans retenue, sans pudeur aucune et parfois sans le moindre sentiment d'humanité ni de compassion.
L'univers du web est jeune et encore immature. Il échappe à tout contrôle et fonctionne comme un organisme vivant, en perpétuelle mutation, entrant en compétition avec les univers de communication plus conventionnels qui sont régis et soumis à des lois et, parfois, des usages au moins de bienséance. Il devra rencontrer ses limites et les cherche sans doute un peu.
Sur la toile, la calomnie, l'injure, font florès.
Un des défis de la démocratie sera de se protéger de cet espace virtuel et d'assurer une veille, légitime, sur les courants de propagande qui l'animent, s'y développent.
Je l'ai dit à plusieurs reprises, parce que c'est ma conviction: le prochain totalitarisme sera médiatique et se traduira par l'asservissement de la pensée humaine, de son ambition, à des pulsions commerciales ou politiques.
Le juge de paix de ce monde merveilleux où chacun sera invité à s'exprimer, donner son avis, sera vraisemblablement l'unité de bruit médiatique.
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