01.02.2008

Contigences

Alors que l'annonce des propositions énoncées par la commission Attali a suscité une levée de bouclier et mis en évidence les résistances corporatistes et politiques aux réformes, François Fillon a annoncé que "chaque ministre va engager une réflexion globale sur les propositions [Attali] et proposer un plan d'action".

Les réactions vives d'une partie de la classe politique, notamment au sein de l'UMP, et l'hostilité très véhémente des taxis n'entament donc pas la détermination du gouvernement à faire de l'année 2008 celle de la mise en oeuvre des réformes et d'engager les concertations nécessaires à cet effet

Le signal politique est important. Il n'est pas sacrifié aux contigences.

Au moment où le parti socialiste appelle à délivrer, selon l'expression de Laurent Fabius, "un carton jaune" à Sarkozy et estime à 30 le nombre de villes susceptibles d'être conquises dans ce contexte, le gouvernement n'entend pas devenir l'otage d'un calendrier électoral ni d'un climat social susceptible d'annihiler, toujours, la volonté et de soumettre l'agenda de réformes à celui des intérêts et des calculs partisans.

Le cap de la réforme est maintenu.
Il me semble que c'est une bonne nouvelle de voir que les intentions réformatrices demeurent intactes, voire renforcées.

Quant à Nicolas Sarkozy, le décrochage de sa popularité, finalement, a l'avantage de le libérer et de lui faire mesurer ce qu'on ne sait que qu'en le subissant : la relativité des choses, la frivolité de l'opinion et des médias.

Cela lui permettra, plus encore qu'au début de son mandat, de se placer au dessus des jeux partisans et politico-médiatiques pour se concentrer sur l'essentiel: l'intérêt de la nation.

Rapporté à cela, beaucoup de comportements, fussent-ils virulents ou perfides, apparaissent pour ce qu'ils sont.
C'est ce que les Français, malgré la flamme contestataire qui peut être la leur, attendent de lui et dont ils estiment avoir été déçus jusque là.

La reconquête de la popularité, si elle devait advenir, n'en aura que plus de valeur.
Et d'utilité.

30.01.2008

Je bloque, donc je suis

Décidément, les Français ont la fâcheuse habitude d'user de leur capacité de nuisance, quelle qu'elle puisse être, pour s'opposer à toute remise en cause de leurs situations, même si à moyen terme une réforme est susceptible de revitaliser et donner un second souffle à une activité.
En France, aujourd'hui, il faut en conclure que la seule manière d'exister, c'est de bloquer les autres.
Je bloque, donc je suis.

Il ne suffit pas de protester, comme on l'entend, que "c'est le seul moyen de se faire entendre", car, au fait, qu'est que ces taxis font entendre sinon leur attachement à l'immobilisme rentier. Mais, apparemment, on revient, pour reprendre l'image du représentant de cette profession à Montpellier (hier, 29 janvier 2008 sur FR3) au "gateau" qu'on ne peut pas - qu'on ne veut pas - partager davantage "parce qu'il est déjà petit".

Au fait, que préconise le rapport Attali s'agissant des taxis sinon un développement de leur nombre et, donc, de leur activité?

C'est ce qui me semble ressortir à la lecture des propositions qui mentionnent cette profession.

« Le nombre de taxis par habitant a augmenté des deux tiers entre 1989 et 1994 en Nouvelle-Zélande après la suppression des licences.
La directive européenne sur les services, qui devra être transposée au plus tard le 28 décembre 2009, a engagé aussi une évolution qu’il appartient à la France de mettre en oeuvre, et de dépasser pour dégager des gisements de croissance nouveaux dans tous les métiers aujourd’hui réglementés. Cette directive permet l’ouverture de plusieurs professions relevant de son champ aux ressortissants communautaires.
Elle exclut certaines professions juridiques (notaires, huissiers, mandataires des procédures collectives) et l’essentiel du secteur des transports, alors même qu’une modification de la réglementation actuelle dans ces secteurs aurait des effets positifs sur la croissance. »


La rapport prescrit également l'instauration d'une "voie réservée aux taxis, aux transports en commun et au covoiturage" pour fluidifier le trafic et, donc, favoriser ces acteurs de la mobilité entre Roissy-CDG et la capitale.
C'est l'aspect négatif qui est immédiatement recherché et non pas la cohérence d'ensemble et la possibilité de développer et moderniser un métier.
Cette activité est pourtant d'avenir dans la mesure où les agglomérations deviendront de plus en plus fermées ou réglementées, onéreuses, pour l'usage des véhicules personnels.

Cette évolution est en cours. Des « libre service », des usages communautaires de parcs automobiles, des systèmes d'utilisation à la carte ou partagée, se développent.

On aurait dès lors attendu de la part des professionnels, qu'ils s'approprient cette proposition, pour réfléchir à l'évolution de leur métier et sur la manière de l'intégrer, de la mailler économiquement et structurellement, dans l'organisation des transports dans la Cité.

Ils préfèrent camper sur leur position, avec des tarifs inadaptés, un système de licence et de cession de licence sur lequel il serait bon de faire le ménage car elle paraît dater - ce qui est sans doute le cas - du temps des fiacres, avec peut-être une autre manière de servir le client, avec les technologies de geolocalisation, de grouper des courses, etc.

Ce combat relatif au maintien d'un statu quo paraît d'arrière-garde par rapport aux enjeux.
Plutôt que d'investir le débat sur la mobilité en ville au XXIe siècle, on se satisfait d'un nombrilisme corporatiste dénué de toute vision mais qui conserve l'oeil rivé sur son compteur.
Dommage de pas se saisir positivement, en regardant vers l'avant, d'un tel débat. Mais quelle fierté, tout de même, pour "les taxis en colère" s'ils réussissaient à tuer dans l'oeuf le rapport Attali.
On sent bien qu'ils auraient la sympathie des buralistes, des thoniers de Méditerranée, etc.

Quelle belle revanche sur la République des experts!

29.01.2008

La hardiesse ou la frilosité

A la différence du rapport Camdessus qui, il y a quelques mois, pointait le décrochage de notre pays et ses aberrations et anachronismes structurels, le catalogue de mesures énoncées dans le rapport Attali a pour lui d'avoir touché un public qui va au delà des initiés.

Un coup de polémique, quelques billets ici et là, une prise de bec et quelques amabilités entre l'ancien Premier ministre de J. Chirac et l'ancien sherpa de Mitterrand, relayées par les médias ont finalement attiré l'attention d'un assez large public sur les travaux de la commission Attali.
La vive réaction de quelques corporations lui ont assuré également de la publicité.

Ces polémiques sur le département, sur les taxis, la libéralisation de certains métiers, est considéré par certains observateurs comme une erreur de présentation.
Ce n'est peut-être pas le cas, même si on peut toujours redouter que, chacun veillant à son pré carré, cela en compromette la mise en oeuvre.

D'une certaine manière, ces prises de position contrastées, ces clivages exprimés, procurent des chances réelles de passer du projet à l'acte. Les mesures sont là, posées sur la table. Nul ne peut feindre ne pas les connaître, nul ne peut feindre ignorer ce à quoi elles ambitionnent.

En outre, la question ne se pose pas en terme de légitimité des experts face à la légitimité politique, mais de capacité des politiques à mettre en oeuvre, rapidement, ce qui est nécessaire au bien public.
Or, on sait généralement, ce qu'il impose de faire pour décongestionner le pays.

Tant qu'ils agissent selon ce principe, que M. Raffarin se rassure, ils ne seront dépossédés de rien et sans doute même l'image globale de la classe politique en sortira grandie.

Il est vrai, pour reprendre la formule de M. Attali, qu'il y a une étroite fenêtre de tir, pas tant sur le plan technique que sur le plan psychologique.
Dans six mois, un an, ou au terme du mandat de M. Sarkozy, le bilan entre ce qui pouvait être fait - parce que connu et chiffré - et ce qui l'a été sera établi quoiqu'il en soit.

On retiendra la hardiesse ou la frilosité, des uns comme des autres.

23.01.2008

Rapport Attali

J'avais lu deux de ses Verbatim. Quelques uns de ses romans.
J'ai toujours considéré que l'esprit de cet homme est synthétique et généreux.
Au moment où Gérard Aschieri de la FSU vient de déclarer que ce rapport relevait de "l'idéologie", je le trouve plutôt pertinent et je trouve finalement que la déclaration du secrétaire de la FSU n'est pas qu'anecdotique.
Elle révèle quelque chose de l'état de notre pays, de sa langueur intellectuelle.

Qu'écrit Jacques Attali?
Il dit ce qu'est la croissance peut-être d'abord en montrant ce que provoque un manque de croissance.

"Un pays trop lent se désintègre: il ne peut plus financer les solidarités nécessaires à toute société. Un pays trop lent s’appauvrit : ses concurrents lui ravissent l’une puis l’autre de ses parts de marchés, c’est-à-dire ses opportunités de richesse. Un pays trop lent perd confiance
en l’avenir puisqu’il ne se donne plus les moyens de le préparer. Un pays trop lent se désole et recule : il vit sous l’emprise de la peur, il voit partout des menaces où les autres voient
des chances. Le monde avance, la France doit croître."


Je ne sais si les mots ont encore du sens.
En tout cas, certaines époques en ont. Et ignorer les signaux qu'elles génèrent – la crise financière en est un des plus récents - est une immense erreur.
Cette période correspond, je le crois, à un temps clé au cours duquel la France doit produire du mouvement, rompre avec certaines de ses lourdeurs.

La France en est-elle capable? Pas moins qu'une autre. Mais elle serait plus coupable qu'une autre d'ignorer les signaux et de jouer, comme à son habitude, des prolongations, s'accrochant aux statuts, aux corporatismes, aux vieilles certitudes, à une fiction de la démocratie sociale qui n'est plus qu'un leurre partisan si on accepte, en son nom, de voir son économie et son moral s'étioler.

Cela n'a rien à voir avec la lutte pour le pouvoir d'achat brandie comme le nouvel étendard de ralliement, comme si le pouvoir d'achat se décrêtait.
Or, mon senor, il se gagne. Collectivement. Par le lucidité, le courage, la volonté, l'étude, l'imagination, l'échange, l'inventivité.
Cela, tout cela, a tout à voir avec la manière d'être dans son temps, de s'y engager ce qui ne se limite pas nécessairement à des happenings colorés pour faucher des champs d'OGM ou de militer pour des ONG.

Il n'y aura rien sans une économie redevenue florissante, sans un goût du travail, sans une acceptation du monde tel qu'il est et tel qu'il devient.

Beaucoup des mesures sont là pour 'déscléroser' des secteurs qui en ont bien besoin, des situations de rente ou de monopoles objectifs, et l'on voit déjà se lever comme un seul homme les opposants à ces changements.
Il y a toujours plus de raison dans ce pays de maintenir ou de travestir des statu quo que d'opérer les réformes et redéploiements indispensables (carte de la santé, justice).

A force, notre pays risque d'y perdre sa démocratie, devenue confuse, polémique, purement médiatique, courant à l'audience et à l'influence, et c'est sans doute là que Nicolas Sarkozy, volontairement ou pas, avec à la fois sa rupture et son ouverture, est en mesure de soulever cette chappe de mauvaises habitudes de pensées en en perturbant le jeu.